reenchantement-monde-frederic-vincent-1edc

Le réenchantement initiatique du Monde


Frédéric Vincent

Editions Detrad aVs

Isbn :   978-2-916094-54-0

Prix : 23 euros


Il y a plus d'un siècle, le sociologue Max Weber, pensant la rationalisation du monde occidental à venir et l'esprit du capitalisme, annonçait le désenchantement du monde, en s'opposant à l'école «positiviste» de la sociologie française. Force est de constater que le siècle qui vient de s'achever, marqué par le productivisme mécaniste et le consumérisme, la chute des idéologies et des religions instituées, lui a donné raison. «L'individualisme, la raison instrumentale, la toute-puissance de la technique et le «tout-économique» ne suscitent plus l'adhésion d'antan, ils ne fonctionnent plus comme mythes fondateurs ou comme buts à atteindre» a pu écrire Michel Maffesoli, qui scrute, avec clairvoyance, depuis des décennies, le retour du «temps des tribus», la mort de Prométhée et la renaissance de Dionysos...

Après des décennies marquées par une «croyance rationaliste» au progrès scientifique et technique, sous l'égide d'un Malebranche qui appelait l'imagination «la folle du logis», l'utopie est de retour, sous d'autres formes, en tant que «moteur» du progrès individuel et collectif et l'imagination est son carburant. Entre-temps, Gilbert Durand, depuis «les structures anthropologiques de l'imaginaire» a mis au point une méthode d'analyse de l'imaginaire : la mythodologie, montrant que l'imaginaire humain, basé sur une pensée «analogique» et bien que fonctionnant autrement que la pensée «logique», n'était pas moins bien structuré que cette dernière et n'était pas «l'irrationnel» que Malebranche, les matérialistes, les positivistes, les rationalistes et autres «croyants» voulaient dire.

Bref, pour ne pas tomber dans «l'idolâtrie spiritualiste», il était temps qu'on analyse «rationnellement» l'imaginaire et son produit : ce réenchantement du monde, qui se fait jour, à l'aube du XXI iè siècle. C'est l'objet de l'ouvrage de Frédéric Vincent, Docteur en sociologie, qui, en théoricien de l'imaginaire, inscrit ses travaux dans la continuité de ceux de Jung, Eliade, Durand, et Maffesoli, pour nous donner, en quelque sorte, la «grille de décodage» de l'imaginaire humain, en faisant la part belle, dans son ouvrage, à ce qu'il appelle «l'imaginaire initiatique».

Cette notion, et les développements que Frédéric Vincent en donne, doivent donner à réfléchir, particulièrement, aux francs-maçonnes et francs-maçons, car s'il est vrai que le temple utopique ( ou utopien) de l'humanité qu'ils s'efforcent de construire a pour piliers les mythes, le rite, et le symbole, il n'en est pas moins vrai que le quatrième piler de ce temple est l'imaginaire. Il serait «rationnel», qu'au lieu de le nier pour certains, ils se mettent à bien vouloir analyser, rationnellement, son fonctionnement et ses fonctions.

Ainsi donc, Frédéric Vincent, en tant que chercheur, mais connaissant fort bien le sujet, puisqu'aussi cherchant, en neuf chapitres, nous fournit les clés de l'imaginaire, avec une clarté de structuration et d'expression de son propos qui montre la maîtrise de son sujet, et c'est, à la fois érudit et passionnant.

Son propos démarre, par le rappel de la puissance du mythe, de sa mécanique et de ses fonctions. Il précise ensuite la force d'un imaginaire vécu en commun, explicitant une des notions chères au sociologue (et franc-maçon) Marcel Bolle de Balle : la reliance, montrant, notamment, la capacité du rite à «harmoniser les contraires», ce que le philosophe Nicolas de Cues a appelé la «coîncidentia oppositorum», notion au cœur, s'il en est, de la démarche maçonnique visant à «rassembler ce qui est épars».

Après avoir démontré l'épuisement «moderniste» du modèle prométhéen et montré l'émergence de la postmodernité, par la résurgence des thèmes initiatiques et l'apparition de nouvelles formes de «religiosité», il en arrive au cœur de son propos sur l'imaginaire initiatique, dans le quotidien.

En effet, celui-ci est de retour, dans le quotidien, plus particulièrement, dans les jeux virtuels auxquels la jeunesse s'adonne, dont le but, quelles que soient les aventures, consiste, pour le joueur, à s'identifier à son héros, faisant, ainsi de sa vie, une «aventure», transformant la vie banale en destin.

Transformer sa vie banale en destin, faire d'êtres «normaux» des «héros», mettant leur vie au service d'idéaux, n'est-ce pas, peu ou prou, plus inconsciemment que consciemment, ce qu'attendent de la franc-maçonnerie et de ses «mystères» celles et ceux qui frappent à la porte du temple ? N'est-ce pas, d'ailleurs, ce qu'elle a inventé, il y a près de trois siècles, en proposant des idéaux «utopiques» issus de l'esprit des lumières et en élaborant des rituels, cohérents et pertinents, porteurs d'un «héroïsme» légendaire, issu d'un imaginaire humain universel ?

Mieux que tous les trop nombreux essais et traités de symbolique maçonnique que l'on peut lire, les chapitres «Reliance initiatique et postmodernité», «L'errance initiatique», «Le voyage initiatique», «Le voyage initiatique du dehors», permettent d'enfin comprendre, rationnellement, ce, qu'inconsciemment, l'on vient faire en franc-maçonnerie, athée ou croyant, «rationaliste» ou «spiritualiste» et éclaire, avec pertinence, la démarche.

C'est là, à mon sens, l'un des très grands mérites de cet ouvrage, à mettre entre toutes les mains.

Et c'est ainsi qu'Hiram est grand...

AJL